Le 22 juillet 2026, François Garcin, l’homme que MARA Holdings avait chargé de bâtir « MARA France » et d’obtenir l’aval de l’État français pour la prise de contrôle d’Exaion, filiale d’EDF, a assigné MARA devant le tribunal fédéral du Southern District de New York. La plainte (n° 1:26-cv-06190, 40 pages, document public) réclame plus de 11 millions d’euros d’honoraires. Au-delà du litige commercial, elle documente de l’intérieur (messages internes à l’appui) l’opération d’influence qui a accompagné le rachat, et donne rétrospectivement corps aux inquiétudes exprimées publiquement en France dès 2025. L’INBi, qui avait alerté sur ce dossier dès l’été 2025, en propose une lecture.

Précaution liminaire : une plainte présente la version d’une partie ; les citations qui suivent sont des allégations, non adjugées, sélectionnées par un demandeur qui réclame plus de 10 millions de dollars, et MARA, qui n’a pas encore répondu, pourra opposer les siennes. Les références « § » renvoient aux paragraphes numérotés de la plainte.

Ce que dit la plainte

La relation remonte à juin 2024 sur un tout autre dossier. MARA (alors Marathon Digital) avait d’abord retenu M. Garcin pour une tentative d’acquisition d’une société cotée, non nommée dans la plainte, qui n’a jamais abouti ; le document note au passage que la valeur de cette cible a « fortement augmenté » depuis, un rendez-vous manqué qu’il impute aux mêmes dirigeants et chiffre en « milliards de dollars » perdus pour les actionnaires (plainte, §§ 29-30 et note 4). C’est fin 2024-début 2025 que s’ouvre le dossier français : réunions avec EDF, TotalEnergies, Engie et Exaion dès février 2025, puis contrat exclusif du 22 juin 2025 couvrant le rachat d’Exaion — nom de code « Project Nebula » — et des coentreprises avec les énergéticiens français (plainte, §§57-28-32). Les références § renvoient aux paragraphes numérotés de la plainte.

Rémunération convenue : un forfait de conseil de 2,4 M€ et une commission de succès de 4 % de l’investissement dans Exaion (plainte, § 34). Le rachat s’est conclu le 20 février 2026. Environ 148 M€ investis, 64 % du capital (plainte, §§ 109-111). MARA a résilié le contrat deux semaines plus tard, le 6 mars 2026, sans régler, selon la plainte, ni la commission (≈ 5,92 M€), ni le solde du forfait (1,0 M€), en invoquant un différend de TVA que la plainte qualifie de prétexte : MARA avait payé sept mois de factures avec TVA française sans objection, et l’a payée à d’autres conseils sur la même opération (plainte, §§ 98-108, §§ 117-120).

Une mission explicite : démentir le « cheval de Troie »

Le passage le plus significatif pour le débat français ne porte pas sur les honoraires. La plainte décrit la mission confiée à M. Garcin : convaincre le Président de la République et les parties prenantes françaises que l’entrée de MARA en France « n’était pas un cheval de Troie » (plainte, § 39, § 50 — l’expression est celle du document). Elle détaille les moyens déployés, tels que rapportés par le demandeur : recrutement de Gérard Mestrallet, ancien PDG d’Engie, qui écrit à un haut responsable de l’État que MARA investirait « environ 4 milliards d’euros en trois ans » dans des centres de données (plainte, § 43) ; invitation au sommet Choose France obtenue par « une très petite exception » (plainte, §§ 44-45) ; et, le 19 janvier 2026, un rendez-vous de M. Garcin avec l’ancien Président François Hollande — l’autorisation provisoire du gouvernement tombant, écrit la plainte en citant le PDG de MARA, « 60 minutes après » la fin de cet entretien (plainte, §§ 72-73).

La plainte cite aussi la culture interne de l’entreprise : la directive du PDG Fred Thiel de « fermer la porte avec un très grand bruit » aux autres prétendants (plainte, § 41), sa formule « beau travail sur la conquête de la Gaule » après la série de rendez-vous parisiens (plainte, § 67), et un « Make MARA Great Again ! » écrit par la cheffe de cabinet dans un groupe WhatsApp incluant M. Thiel, sans objection de sa part (plainte, § 83) — indice, selon le demandeur, d’une culture « America first » contredisant le discours transatlantique tenu à Paris.

L’opposition que cette opération devait neutraliser

Ces moyens n’ont pas été déployés dans le vide : ils répondaient à une opposition française d’une ampleur inhabituelle, que la plainte recense d’ailleurs pour partie comme autant d’obstacles « surmontés » (plainte, §§ 49 et 52-54). Dès l’annonce de l’accord, le 11 août 2025, l’ancien ministre de l’Économie Antoine Armand saisissait publiquement le Gouvernement pour obtenir une clarification sur cette cession.

Au fil des mois, fait rare, l’opposition s’est étendue d’un bord à l’autre de l’échiquier. David Lisnard a publiquement dénoncé la vente et la clause de non-concurrence ; Éric Ciotti a mis en garde contre une perte de souveraineté le 27 septembre (plainte, § 52) ; Marine Le Pen s’est emparée du dossier ; le député RN Aurélien Lopez-Liguori a demandé au Gouvernement de s’opposer à la vente. À gauche, Manuel Bompard a cité Exaion parmi les décisions renforçant la dépendance française envers les États-Unis, avant de s’opposer explicitement à la cession, comme Jean-Luc Mélenchon. Le sénateur PCF Fabien Gay a défendu dans une tribune l’idée que la France devrait valoriser elle-même son électricité nucléaire grâce au minage de Bitcoin, tandis que Philippe Juvin interrogeait formellement le Gouvernement.

Cette opposition ne resta pas déclaratoire. En octobre, la tribune de Philippe Latombe dans La Tribune fut suivie d’une enquête du Service de l’information stratégique et de la sécurité économiques (SISSE), ordonnée par le ministre de l’Économie (plainte, § 53). Le 31 octobre, La Lettre révélait que le député, initialement programmé pour une table ronde au Giverny de l’énergie, en avait été écarté, alors que la manifestation était sponsorisée par MARA et liée à son conseil Forward Global. Le 3 novembre, une contre-offre française était notifiée à EDF. Selon nos informations, MARA espérait encore célébrer la finalisation de la cession le 19 novembre, lors du Giverny de l’énergie organisé à la Maison de la Chimie, deux jours après Choose France – Édition France dans le même lieu. La contre-offre fit abandonner ce calendrier et l’annonce n’eut pas lieu. En décembre, les parlementaires Dany Wattebled et Philippe Latombe signalaient les conditions de la cession au Parquet national financier (plainte, § 54).

La pression se poursuivit jusqu’au dénouement. Le 19 janvier 2026, selon la plainte, MARA recevait un projet d’autorisation du gouvernement français (plainte, §§ 72-73). Une lettre de conditions du Trésor datée du lendemain, dont The Big Whale révéla le contenu le 25 janvier, autorisait MARA à prendre le contrôle d’Exaion sans remettre en cause la clause de non-concurrence de deux ans imposée à EDF. La révélation suscita l’indignation d’une partie de la classe politique. Le 20 février, Bercy annonçait finalement une autorisation sensiblement remaniée : suppression totale des obligations de non-concurrence et de non-sollicitation et entrée de NJJ au capital.

L’INBi avait publié son alerte dès le 18 août 2025, puis mis en avant la contre-offre française. Ce cheminement donne une portée particulière à la conclusion désormais formulée par l’auteur de la plainte dans le message public accompagnant son dépôt : « J’ai désormais la ferme conviction que l’entrée de MARA en France était le cheval de Troie que les responsables politiques français redoutaient. »

Ce qui se joue maintenant : le test des 110 millions

La plainte allègue un désengagement en cours : « purge » des conseils français de MARA (dont M. Mestrallet) (plainte, § 11), sabotage interne des coentreprises envisagées avec TotalEnergies, Engie et RTE (plainte, § 114), et un PDG écrivant dès février 2026 qu’il est « peut-être temps de plier la tente » (plainte, § 92). Le contexte éclaire ces choix : une communication interne du 17 février 2026 déclarait l’entreprise en « temps de guerre » (baisse du cours du bitcoin, licenciements) suivie en mars de la vente de plus de 15 000 bitcoins (≈ 1,1 Md$) pour racheter de la dette (plainte, § 113).

L’indicateur matériel à surveiller est daté : l’accord d’investissement prévoit une troisième tranche d’environ 110 M€ que MARA doit injecter dans Exaion en 2027 (plainte, § 109). Le demandeur demande au tribunal de juger qu’elle déclenchera sa commission et affirme qu’elle interviendra en cours de procédure (plainte, § 13, §§ 137-139) ; tout en alléguant par ailleurs que son financement fait l’objet d’un sabotage interne (plainte, § 114). Le sort de cette tranche dira, mieux que tout communiqué, la réalité de l’engagement de MARA dans Exaion.

Pour le système électrique français, la question de fond demeure celle que nous documentons depuis bien avant l’arrivée de Mara : la modulation nucléaire liée à une absence de débouchés économiques a atteint une douzaine de TWh en 2024 et pourrait représenter 20 à 30 TWh à l’horizon 2027 selon RTE, tandis que la consommation flexible capable d’absorber ces surplus reste à développer, comme l’analysent les notes « Consommation additionnelle flexible : la pièce manquante du plan d’électrification » et « La flexibilité sans case ». L’épisode Exaion aura montré qu’un acteur étranger pouvait juger cette opportunité suffisamment stratégique pour y consacrer une opération d’influence au plus haut niveau de l’État. La question n’est plus de savoir si cette consommation flexible se développera, mais qui la développera, et au service de qui.

Sources : plainte Athanor, LLC et al. v. MARA Holdings, Inc., U.S.D.C. S.D.N.Y., n° 1:26-cv-06190, 22 juillet 2026 (document public) ; post LinkedIn de F. Garcin (24/07/2026) ; communiqués MARA des 25/06/2025, 11/08/2025 et 20/02/2026 ; Les Echos, « Exaion : les dessous du deal », 20/02/2026 ; publications publiques d’Antoine Armand, David Lisnard et Manuel Bompard ; publications de Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon et tribune de Fabien Roussel/PCF [références à pointer] ; questions écrites d’Aurélien Lopez-Liguori et de Philippe Juvin ; RTE, Bilan prévisionnel 2025, principaux résultats, p. 16 ; publications INBi citées.